A l'affiche cette année du "Printemps des poètes" (2009) : en rires.

Le grand Jean Tardieu prend alors toute sa place et c'est heureux.

Je propose ce petit texte comme une invitation à relire l'auteur du Professeur Froeppel.

L'article est paru dans un superbe collectif en hommage à Tardieu:

40 poètes pour Tardieu, textes réunis et présentés par Frédérique Martin-Scherrer.

(15 euros aux éditions Calliopées

80, avenue Jean Jaurès 91140 Clamart) 

 

La voix de l’ignorant

 

 

"L'ennui dans ce monde, c'est que les idiots sont sûrs d'eux et les gens sensés pleins de doutes."

Bertrand Russel

 

 Le « je » de Tardieu (« La première personne du singulier ») est un « je » de questionnement incessant. Une voix sans autre sens que cet acte d’interroger. Une « voix sans personne ».

 C’est, tout d’abord que ce « je » s’inscrit comme sujet d’une seule affirmation qui revient constamment et qui, justement, n’incline plus qu’au seul questionnement : « Je ne sais plus, je ne sais plus, je ne sais plus » affirme-t-il dans Responsable dédié à Guillevic (Le Fleuve caché). Cela résonne en écho dans Monsieur monsieur : « je ne sais rien, rien de rien » (Rencontre). Ou encore : « je n’ai rien compris/ et rien retenu » et ce jusqu’à la fin semble-t-il : « Je meurs sans avoir compris » (La Part de l’ombre). De fait, il le confirme lors d’un entretien, la poésie s’est engouffrée chez lui « non pas comme une réponse » mais « comme l’évidence d’un monde étrange, incompréhensible » (Entretien de Christian Cottet-Emard avec Jean Tardieu à Meillonas).

 Ce « je » c’est donc simplement le « je » de « L’homme qui n’y comprend rien » (Monsieur monsieur), et qui, de ce fait, n’est plus qu’une voix sans écho et sans masque.

 On saisit alors ce qui nous condamne à « l’indicatif néant » (Monsieur monsieur), comme la môme du même nom, au point qu’il nous faudrait apprendre justement cette « langue du néant ». Si « Nous ne sommes personne », si nous avons devant nous « un être toujours là toujours absent » c’est qu’être et savoir se conjuguent ensemble : « Non non je ne sais pas encore/ lorsque je saurai je serai » (Monsieur monsieur). La paronomase, ici, dit beaucoup.

 Oui, c’est sur la « part de l’ombre », de cet « indiscernable » « plus effrayant que l’inconnu ou la mort », que s’élève, fragile et humble, la voix de Tardieu. Elle use alors de tous les registres et de toutes les ruses comme pour donner corps à ce monde étrange et inconnu. Elle accepte la contradiction : « J’embrasserai dévotieusement, dans ma pensée, les termes contradictoires. J’admettrai qu’une chose peut, « en même temps et sous le même rapport », être et n’être pas » (La part de l’ombre). Entre autres ruses, il faut savoir se confondre avec l’indéterminé et il semble bien que la poésie soit, elle-même, particulièrement propice à cela : « Il faut surtout que votre esprit soit à jeun et que vous ayez préparé en vous-même un vaste terrain vague, égal à l’indétermination du monde. » (La part de l’ombre). C’est ici que la « mémoire est d’oubli ».

 Comme son exact contemporain Jean Follain (ils sont nés, tous deux, en 1903), on ne s’étonnera pas alors de le voir donner voix à ces humbles objets qui nous entourent comme témoins muets de l’indiscernable : « Il n’est pas une maison, pas un arbre, non pas même une fourchette sans dents oubliée par un campeur le long d’un chemin vicinal, il n’est pas un seul de nos témoins sourds et muets qui ne redescende instantanément, par le puits de son désespoir originel, jusqu’à la nappe de l’indiscernable et de l’informe. » (La part de l’ombre). « Le plus humble pichet sur une table d’auberge peut devenir objet sacré : il suffit que je m’étonne de sa présence et le voilà parti, bercé par des flots absolus. », affirme-t-il encore dans une évocation très follainienne.

Mais il sait que c’est là une rude entreprise : « pour saisir les objets sans qu’ils tombent en poussière, il faut d’infinies précautions. » (La part de l’ombre). C’est que l’on doit « se méfier des mots », dit-il ailleurs.

Se méfier des mots et donc non les défier, mais plutôt les contourner sans cesse, ne pas se laisser prendre à leur jeu pour les confondre brusquement, à contre-pied ou à contre-emploi… dans un autre jeu : une carte pour une autre. On ne saurait, bien sûr, ignorer l’humour si présent dans l’œuvre, si essentiel pour instruire cette « voix sans personne ». L’humour, que permet cet « esprit à jeun » réclamé par Tardieu, fait en effet table rase et « terrain vague ». Ce n’est en rien une fioriture, mais une véritable méthode, par ailleurstrès sérieuse[1], singulièrement participative, et l’instrument fondamental de ce que je nommerai la « poétique de l’ignorant ». Celui-ci sait qu’il ne sait pas et nous remet, de fait, à notre juste et humble place. Je me permets, sur ce point, de contester mon ami Jean L’Anselme (« Tardieu ou l’humour riposte à l’angoisse existentielle », in Lire Tardieu). Même si je l’accompagne dans son éloge de l’humour contre une certaine cuistrerie ambiante, je considère que celui-ci n’est pas « riposte » mais, tout au contraire, la seule véritable « voie/voix » de cette angoisse trop souvent indicible sans cette « méthode »[2].

 Oui, à l’heure des nauséeux discours de ceux qui savent et nous enferrent, il est bon de faire son chemin d’humour vagabond avec ce sublime et lucide ignorant qu’est Jean Tardieu.

 Guy Allix

 


1) « Méfiez-vous des gens qui ne rient jamais : ce ne sont pas des gens sérieux » dit, quelque part, Robert Schumann.

2) Ainsi, moi qui ne pratiquais guère l’humour dans l’écriture poétique (et c’est un euphémisme…), je n’ai pu écrire des récits autobiographiques irracontables, et qui me « tenaient aux tripes » depuis tant d’années, que par cette ruse ultime (Maman, j’ai oublié notre histoire, Librairie-Galerie Racine, 2008).