Un coup d'oeil dans le rétro à l'heure de mes pauvres bilans.

 

Nous ne viendrons pas fleurir vos certitudes...

Nous ne viendrons pas fleurir vos certitudes. Notre philosophie de désespoir au moins pourra se passer des crimes de droit divin et de bonne conscience de ceux qui "énoncent clairement" (les yeux mi-clos) leurs aberrations articulées sur une restriction du monde. Nous n'avons rien à dire de définitif, de rassurant, de figé. Affronter la mort en face, affronter l'errance, le désarroi, cela aussi s'appelle lutter. Nous crierons nos nerfs, notre ventre, notre errance à la gueule de tous les systèmes. Notre philosophie est pessimiste mais insoumise, nous sommes immanquablement paumés mais nous avons gardé intacte la capacité de mettre en doute (la capacité du double...) tous les petits maîtres momifiés qui ne bandent plus.

Rangez donc vos tiroirs-caisses cartésiens, votre « bon » sens. Si la poésie consiste pour vous à se bercer le nombril de mots gentils qui vous confortent dans vos assurances, si la poésie est pour vous complaisance, contentement de soi, sécurité, jetez ces quelques feuilles au feu, elles déran­geraient votre confort. Le poème, ici, ne cesse de nous tourmenter, de nous remettre en cause par son trouble même. Nous l'aimons avec cette même inquiétude que nous éprouvons face aux anciens dieux, nous aimons le poème à ce point que nous haïssons les mots.

Face à la décomposition de toutes les articulations d'une culture asservie, nous ferons table rase, nous éliminerons les dogmes, les mots d'ordre et les pouvoirs qui s'y maintiennent. « Il n'y a pas de positions tenables » (Alain Jouffroy), nous avons trop de mots ou pas assez...

Le poème reviendra pluriel, infini avec son urgence trouble, il nous dérangera. « La, vie totale» comme pour conjurer le sort, un cri offert dans toutes ses contradictions, rien qu'un cri.

Guy ALLIX, éditorial de La Vie totale, mars 1978

  

"Ce que j'aimais dans le drapeau noir ?

 

L'impossibilité de le mettre en deuil" (Jean-Luc Maxence)

 

Sacco and Vanzetti

 

 

Nic et Bart

Ce texte a été écrit il y a 35 ans dans une revue qui n'eut qu'un seul numéro. Et je n'en retirerai aujourd'hui pas un mot. Bien sûr, la discussion sur la "culture asservie" reste... ouverte quand on voit aujourd'hui où mène l'absence cruelle de culture de toute une génération, asservie elle-même et qui, de ce fait, est devenue incapable de lire la résistance du poème.

Oui, je continue de le proclamer, et c'est là une de mes seules certitudes : la poésie se doit d'être plus rebelle que belle. Elle repose sur un changement radical de notre rapport au monde et au langage, et ce changement est la seule vraie révolution. Et il ne s'agit pas là de cette subversion convenue  de nos art-cuistres "modernes" (même Georges Pompidou concevait l'art comme étant subversif...). Ma révolte s'est faite aujourd'hui plus profonde et armée. Je la porte pleinement quand, dans les années 70, nous étions simplement davantage menés par cette révolte (ce qui rendit d'autant plus facile notre récupération par les leurres de la société marchande) que nous ne la menions.

Mais cela ne va pas sans une rébellion aussi à l'égard du milieu littéraire, de cette intellocratie qui peut parfois être abjecte et des ces "poètes" qui confondent poésie et activité commerciale..

J'ai toujours été en dehors, mes origines y sont peut-être pour quelque chose mais qu'importe... En dehors des cercles parisiens, des salons, des laboratoires où l'on désespère les amoureux de poésie. En dehors des "tiroirs-caisses" cartésiens, assumant ainsi tout à la fois (mes contradictions...) ma révolte libertaire et ma mystique de mécréant, méprisé ainsi et par des "anars" bornés et par des "mystiques" rétrécis. Je me suis aussi toujours opposé, avec mes petits poings d'éternel gamin, à cette suffisance aveugle de nos petits intellocrates au cul bien serré.

Et il n'y eut jamais, de ma part, ni concession, ni compromission. Je n'eus juste pas assez d'orgueil pour refuser deux prix de l'Académie française, décernés grâce à l'intervention d'un grand honnête homme que j'admirais : le Professeur Jean Bernard.  

Comme je l'avais écrit ailleurs (Présence et regards n° 16, en 1976, il y a 37 ans déjà...) : "Un homme libre se reconnaît d'abord à sa solitude.". Une solitude que j'ai portée  sans amertume. Il y eut, simplement, loin de tout opportunisme, des amis véritables que je peux compter sur les doigts de mes deux mains. Des amis véritables qui savent aussi combien je suis fidèle.

Certes, je sais que tout cela condamne à l'ignorance, voire au rejet de mon modeste travail (je ne respecte pas les codes mondains de la littérature et cela ne peut être admis).... Mais j'ai toujours cru, et je continue de croire que rien ne vaut un contact véritable avec le public, avec des hommes et femmes qui, pour n'être pas forcément "initiés", n'en demeurent pas moins d'une belle lucidité, d'une réelle sensibilité : ils ne sont pas aveuglés, eux, par les modes littéraires ou poétiques du jour. Oui, rien ne vaut un contact avec la rue, avec l'autre "vraie vie", loin de ces cercles où tout le monde se congratule de face et se conspue de loin. Toutes les initiatives que j'ai pu mener l'ont été en ce sens.

Je me suis tenu aussi loin de Paris... et c'est tant mieux finalement même si cela ne fut pas toujours de mon choix. Je sais ce qu'il en coûte quand "il n'est de bon bec que de Paris". Mais je reste un indécrottable provincial. C'est promis, juré : si je dois retourner dans la capitale pour le "marché de la poésie" ou toute autre manifestation de ce type, j'emmène de vieux sabots bretons (car malgré mes origines ch-tis, que je ne renie pas, et mon arrêt provisoire sur les terres normandes, je reste avant tout breton d'adoption). Et ces godillots je les choisirai bien pointus pour botter les fesses de tous les Oronte et Philinte de service (je vais avoir du boulot !).

Comme me l'a dit, un jour, un ami, "Nous avons toute l'éternité devant nous, soit c'est bon et ce sera bon un jour, soit c'est mauvais et cela le sera un jour définitivement."  (je cite de mémoire...). Bien des "gloires éternelles" du présent, cyniques imposteurs à l'égo hypertrophié, sont d'ores et déjà condamnées à l'oubli, voire au ridicule (il y en eut d'autres dans le passé). Bien des oubliés peuvent aussi renaître de leurs cendres. Et puis, de toute façon, l'éternité, justement, n'est pas pour nous. Alors ? Alors il nous reste le "vivre en poésie", et donc l'"écrire en poésie" qui n'ont rien à voir, faut-il le rappeler avec "vivre de la poésie". Ce que j'ai osé appeler "la religion poétique", il y a longtemps déjà. Cela seul m'importe aujourd'hui. Et si j'ai, à ce jour, un seul regret, c'est, pour avoir été leurré moi aussi, de n'avoir pas donné davantage à cette religion-là.

Mais pour être poète, pour s'adonner à la religion poétique, et donc aimer, oser l'amour, il faut bien aussi consentir à prendre sa modeste place dans la société et... travailler simplement. Ce que fait tout homme quand il aime depuis que l'humanité existe. C'est ainsi aussi que le poète ne reste pas sur son idiote tour d'ivoire mais rejoint humblement les hommes. 

Il n'y aura bien un jour, pour tous, que la cendre y compris pour ce gamin que je suis resté en dépit de mes rides.

La poésie se doit d'abord d'être à hauteur de cette cendre. Dans ce "miracle d'humilité".

C'est dans cet esprit que se construit ce blog qui succède au site précédemement hébergé chez officelive et que je reconstruirai peu à peu.

 Guy Allix