à la mémoire de Louis Lecoin, injustement oublié aujourd'hui ;

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Lecoin

 

 

Boris Vian nous a quittés depuis 50 ans déjà mais il reste malgré tout très présent. Notamment par cette chanson (écrite le 29 avril 1954, en pleine guerre d'Indochine) qui m'accompagne depuis 40 ans et que je voudrais inscrire comme un signe au devant de ce site. Je la donne à lire dans la première version que Boris ait écrite avant que Mouloudji ne suggère à l'auteur de L'écume des jours d'en changer la fin :

 

« La complainte qui va devenir un hymne pacifiste s'achève par un quatrain plutôt menaçant :

Si vous me poursuivez

Prévenez vos gendarmes

Que j'emporte des armes

Et que je sais tirer.

Boris sent bien que cette chute est bizarre, qu'elle jure avec le reste. Mais elle lui est venue spontanément. Il n'est pas le premier pacifiste à vouloir utiliser les armes pour mieux se faire comprendre. Louis Lecoin, l'un des plus célèbres, excédé par ses contradicteurs, tira des coups de feu en l'air dans un congrès de la CGT en 1921...

C'est vrai que ce déserteur qui veut tuer des gendarmes pour ne pas aller se battre, c'est curieux. Mouloudji le lui fait remarquer; il est intéressé par la chanson mais n'approuve pas cette fin. Boris est d'accord avec lui. Cependant il bute dessus. Ils trouvent ensemble cette chute :

Si vous me poursuivez

Prévenez vos gendarmes

Que je n’aurai pas d’armes

Et qu’ils pourront tirer. »

Claire Julliard, Boris Vian, Folio biographies

 

 

Ce fait est attesté (1) depuis longtemps mais bien peu osent chanter le texte dans sa version primitive. Et pourtant quoi que puisse dire ou écrire Claire Julliard, la fin de la version primitive n’est pas plus "bizarre" que celle de la version seconde, loin s'en faut. En effet que signifie ce verbe "prévenir" quand il n’y a plus de danger pour les gendarmes ?… Cette fin proposée par Mouloudji... est, par la présence "bizarre" de ce verbe, un non-sens. Il n'est pas "curieux" par ailleurs de ne pas vouloir mourir sous les balles de la répression, de sauver sa peau simplement contre la barbarie et l'ignoble et ainsi de continuer à témoigner. Car ce déserteur s'impose bien dans le texte comme un témoin, comme un résistant. Le première fin est dans la continuité de la troisème strophe tout entière. Au moins si la première version s’en prend aux gendarmes, elle ne martyrise pas la langue avec ce qui m'apparaît comme une impropriété pour le verbe "prévenir" au moins dans son sens moderne (on prévient quelqu'un de quelque chose qui peut être fâcheux pour lui...).

Et l'on ne dira pas non plus que le mot "pacifiste" est synonyme de "poire" ou encore de "lapin" qu'on peut viser sans vergogne (n'est-ce pas Olivier ?) !

Il me plaît par ailleurs que cette chanson ait été écrite l'année du centenaire de l'auteur du "dormeur du val"... lui qui, comme Boris, n'atteignit pas les 40 ans. Comme une preuve que l'esprit de résistance traverse les siècles quand bien même ceux qui le portent ne font pas toujours de vieux os.

 

(1) Même si certains la contestent encore (voir le site http://www.swans.com/library/art13/xxx120.html), ce bien que Mouloudji lui-même l'ait confirmée lors d'une émission de variété consacrée aux plus grandes chansons françaises dans les années 80 ou 90 (je recherche l'enregistrement... Si un visiteur peut m'aider, merci d'avance)

Voir à ce sujet le site très bien documenté de professeurs d'histoire :

l'histgeobox: 153. Boris Vian:"le déserteur". 

 

 

À noter que Jean-Louis Trintignant, dans son spectacle sur les poètes libertaires, lit la version originale du Déserteur.

Merci et bravo à lui.

Je crois que ce spectacle que je n’ai pas pu voir encore et que je ne pourrai peut-être pas voir vaut la peine, que dis-je le bonheur d’y assister. Si vous y allez applaudissez Vian et Trintignant deux fois pour moi. (pour Trintignant, j'ajoute aussi une note au bas de cette page)

  

 

Le déserteur

       Boris Vian

 

 

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter

Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers
Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens:
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que j'emporte des armes
Et que je sais tirer

 

***

 

à mon ami Michel, insoumis en 1975

 et qui, capturé, fit une longue grève de la faim

pour échapper à la bêtise ignoble de l'uniforme.

 

En ce 11 novembre 2011, jour d'anesthésiante commémoration, je ne résiste pas au plaisir d'introduire après Le Déserteur cette autre chanson comme un immense pied de nez à cette grande boucherie de 14-18 où les puissants considéraient les pauvres poilus comme du bétail, de la chair à canon (mon grand-père maternel y était). Pauvres poilus tout juste bons à ramper et à crever comme des rats. Avec un humour féroce, cette chanson de Brassens est aussi finalement un immense pied de nez à toutes les guerres, à l'immonde et féroce, justement, bêtise des hommes et en particulier de ceux qui nous gouvernent. 

Je dédie aussi cette page à l'honneur de tous les fusillés de 14-18. Et je fais donc suivre la chanson de Brassens du chant de Craonne dans les deux versions. Les fusillés furent des milliers, sacrifiés sans aucun scrupule par leurs "chefs" militaires. Je hais les chefs ! 

 

 

La guerre de 14-18

 

 

Depuis que l'homme écrit l'Histoire
Depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerr' notoires
Si j'étais t'nu de faire un choix
A l'encontre du vieil Homère
Je déclarerais tout de suite:
"Moi, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit!"

Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis
Que je m'soucie comm' d'un'cerise
De celle de soixante-dix?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit
Mais, mon colon, celle que j'préfère
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit

Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs epées dans l'eau
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux
Leurs faits d'armes sont légendaires
Au garde-à-vous, je les félicite
Mais, mon colon, celle que j'préfère
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit

Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'as pas tout à fait déçu
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus
Mais à mon sens, elle ne vaut guère
Guèr' plus qu'un premier accessit
Moi, mon colon, celle que j' préfère
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit

Mon but n'est pas de chercher noise
Au guérillas, non, fichtre, non
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire
Chacune a son petit mérite
Mais, mon colon, celle que j'préfère
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit

Du fond de son sac à malices
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une, un vrai délice
Qui me fera grosse impression
En attendant je persévère
A dir' que ma guerr' favorite
Cell', mon colon, que j'voudrais faire
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit

Georges Brassens

 

 

La chanson de Craonne

 

Version de Paul Vaillant-Couturier

 

Quand au bout d'huit jours le r'pos terminé
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c'est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots
Même sans tambours, même sans trompettes
On s'en va là-haut en baissant la tête

- Refrain :
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés

Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et dans le silence
On voit quelqu'un qui s'avance
C'est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes

- Refrain -

C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c'est pas la même chose
Au lieu d'se cacher tous ces embusqués
Feraient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n'avons rien
Nous autres les pauv' purotins
Tous les camarades sont enterrés là
Pour défendr' les biens de ces messieurs là

- Refrain :
Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce s'ra votre tour messieurs les gros
De monter sur l'plateau
Car si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau

 

 

 

 

 

La chanson de Craonne

 

Version de Henry Poulaille

 

Quand au bout d'huit jours le repos terminé
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c'est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots
Même sans tambours et sans trompettes
On s'en va là-bas en baissant la tête

- Refrain :
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous des condamnés
C'est nous les sacrifiés

Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve
Soudain dans la nuit et le silence
On voit quelqu'un qui s'avance
C'est un officier de chasseurs à pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe
Nos pauvr' remplaçants vont chercher leurs tombes

- Refrain -

C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c'est pas la même chose
Au lieu d'se cacher tous ces embusqués
F'raient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendre leurs biens, car nous n'avons rien
Nous autres les pauv' purotins
Et les camarades sont étendus là
Pour défendr' les biens de ces messieurs là

- Refrain :
Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est fini, nous, les trouffions
On va se mettre en grève
Ce sera vot' tour messieurs les gros
De monter sur l'plateau
Si vous voulez faire la guerre

 

Payez-la de votre peau

 

 

 

" La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas." Paul Valéry

 

 

 

Merci, Guy. J'ai largement diffusé autour de moi ton beau message. Je t'embrasse.

 

Alain Grandremy

 

 

 

Je hais les chefs aussi.

 

Marie Bifarella

 

 

 

 

 

Bien ! Une guerre encore plus stupide que les autres, s'il en est.

 

Marilyse Leroux

 

 

 

Cher Guy,

 

Voici ce que disait Glenmor dans une chanson à propos du 11 nov

 

« l'Hexagone a ses morts et beaucoup sont Bretons.

 

Le 11 novembre en Bretagne est Fête nationale »

 

Amitiés

 

Bruno Geneste

 

 

 

C'est effectivement la chanson du jour ! Bravo Guy !!!
Oui, quelle immonde boucherie... Moi, c'est mon grand-père paternel qui y était. 3 ans de service militaire + 4 ans de guerre = 7 de ses jeunes années perdues.
Amicalement,

Pierre (Maubé)

 

Merci à Eva Joly pour son initiative ce même 11 novembre :

 

http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2011/11/11/eva-joly-plaide-pour-que-le-11-novembre-devienne-une-journee-pour-la-paix_1602612_1471069.html

 

 

 

Les "patriotes" de tout poil hurlent au scandale car on porterait atteinte à la mémoire des combattants obligés (et drogués pour cela) qui ont "gagné la guerre par leur sacrifice". Ils oublient une chose : en 1918 nous avons finalement gagné ça, rançon de l'humilation, je dis bien ça, cette résistible ascension (voir B. Brecht) de la folie :

 

hitler_discours[1]

 

Et cette honte de l'humanité à jamais :

 

buchenwald2[1]

 

On pourra, pour finir, écouter Joan Baez dans cet autre hymne antimilitariste pour retrouver contre la folie des "hommes" un peu d'humanité :

http://www.youtube.com/watch?v=d13P7vhARJY

 

 

 

Fin après la fin...

Au sujet de Jean-Louis Trintignant que j’évoque plus haut je me permets de citer ce message que je reprends comme je l’ai trouvé (la "qualité" de l’orthographe rejoint très justement la "qualité" de la « réflexion ») sur un blog. Le comédien est pris à partie par une "fan" de "noir dez" au sujet de ses réactions et ses propos contre l’assassin de sa fille…

« Oups quelle horreur de lire ca, Monsieur Trintignant fait obstruction a la vie de Bertrand Cantat, oui, il a fait une bétise, (enorme), et a payé tres lourdement ca peine, il a perdu la femme qu'il aimé (par négligence en plus celle qu'il avait etait vraiment parfaite, pour échanger contre l'horreur), il a perdu ca mere quand il était incarcerait et ca femme (la vraie) ce suicide, vous voulez quoi de plus, il a bien souffert et il s'en voudra toute ca vie pour ce qu'il a fait, alors je crois que c bon foutait lui foutre la paie laissez le reprendre ca vie. Moi je suis une puriste de noir dez et je ne tolére pas qu'on s'acharne sur un homme qui a payé ca dette et qui plus ai paie encore par la bétise humaine. Financierement il a payé, de ca personne il a payé et dans ca tête il sera coupable, mais reliser l'equete un de ces fils était sur les lieux sans prevenir les secours ( non assistance a àpersonne en danger) finalement les trintignant son fauché ou quoi ?) Non maintenant si il a envie de monter un groupe moi je suis aux anges, tu me manques Bertrand j'ai besoin de ta voie de tes paroles, de tes combats merci pour tout et j'espere que le Grand Cantat renaitra de ses cendres (c mérité). Fan absolu isa »

 Pauvre fille !

C’est vraiment con le fanatisme : aussi con que l’armée !

Et la connerie du fanatisme pour les groupes rejoint aussi la connerie des supporters de foot.