Follain d’ici et d’ailleurs

Guy Allix

 

 

Jean Follain, né à Canisy en 1903, passe son enfance entre ce bourg, où son grand-père paternel fut instituteur et son grand-père maternel[1] notaire, et le chef-lieu tout proche, où son père est professeur. Il meurt à Paris en 1971, renversé par une de ces voitures qu’il détestait.

Entre ces deux dates, entre la maison natale (aujourd’hui marquée d’une plaque), et le quai des tuileries, s’écrit une œuvre discrète, incomparable, et comme enracinée dans un de ces villages dont Dhôtel nous dit qu’« il n’est rien de plus mystérieux » avec ces sentiers ou « chasses » qui s’enchevêtrent comme les mots du poème.

J’ai « connu » Follain par coïncidence. L’amour m’avait amené auprès du « pays » de ma mère, au chef-lieu même et je fus nommé surveillant  au collège de Canisy en 1975. Un instituteur, Guy Degand, m’apprit qu’un grand poète était enterré à deux pas de ce collège qui porterait un jour son nom.

J’ai donc découvert, en même temps cette étrangère « matrie » et l’œuvre du poète. J’ai arpenté les chasses sur les pas de l’auteur d’Exister, cherchant, naïvement, ce qui avait pu changer (tout et rien sans doute). J’ai rencontré ceux qui l’avaient connu : telle habitante du village ou M. Leclerc, honnête homme, directeur de  La Manche libre  où Follain avait tenu sa « chronique parisienne ». En 1977, Ouest-France consacrait un bel hommage au poète. M’y accompagnaient des signatures prestigieuses : Chedid, Guillevic, Char, Jouanard…

Longtemps prisonnier par la suite des tristes marais de Carentan où l’on décidait contre moi ce que devrait être ma vie (ah, ce terrible fascisme au quotidien !), j’ai quitté depuis ce « pays », plus  imposé  que choisi. « Horsain », je suis parti comme j’étais venu : par amour – et par révolte -. Mais je n’ai pas quitté l’œuvre de Follain et je peux toujours relire l’une de ces pages qui abritent tout un paysage… et s’en échappent par les chasses qu’elles inscrivent.

Oui, un poème de Follain est une « échappée belle », comme dirait l’ami Yvon Le Men. Le pays avitaille l’œuvre de celui qui veut «l’intégrité des fossés et de près » (Agendas). Mais Follain a aussi écrit sur Paris, dès 1935, Paris dont il avait rêvé toute son enfance au point d’en apprendre le plan quasiment par cœur et sous le pavé duquel il sentit « la vieille terre des propriétaires et des partageux »… du pays d’enfance. Chaque page nous échappe et nous rejoint en même temps. On ne lit pas Follain : on est lu par sa poésie, que l’on soit de Douai, de Marseille, de Berlin (Follain est beaucoup traduit…) ou encore de Tokyo (notre auteur passe parfois pour un poète japonais…). C’est en cela qu’il reste, indispensable.

Le poète ne saurait être étiqueté. Il semble, selon André Salmon, n’avoir « subi aucune influence » (ce qui ne peut se concevoir mais signe sa noble indépendance). Nul n’est plus provincial… nul n’est plus parisien. Et il passe son temps à surprendre son monde…

Il y a là quelque chose de très simple et en même temps de prométhéen puisqu’il s’agit de retrouver « le Grand catalogue armorié de la terre » (L’épicerie d’enfance)… Une tension  qui rejoint bien ce « lyrisme lucide » qui, pour un Senghor, le voisin de Verson, résumait la « normandité » du poète.

Cette œuvre s’insinue doucement, mais survient aussi tout à coup comme un de ces « objets » (Objets,publié chez le grand Rougerie en 1955) : « Il y a un jour où tout à coup j’aperçois un de ces objets, qui, depuis dix ans, était sous mes yeux et qu’en réalité je n’avais jamais véritablement vu…. ». Voilà une éthique du regard qui n’est pas sans rappeler le « j’apprends à voir » de Rilke, et cette phrase de Cassou : « Le poète est expert en attention ». Et il faut prendre le mot « attention » dans toute son épaisseur, y débusquer cette délicatesse que l’on doit aux paysages, aux objets, aux êtres, aux femmes. « Dans mon pays, on remercie », disait Char.

Il s’agit ici d’atteindre l’unique. Voilà un univers où chaque élément a une place  inéluctable. C’est pourquoi le moindre objet devient  singulier, le moindre mot irréductible. Le poème en effet peut naître "d'un vocable usuel subitement aperçu, gorgé de tous ses sens…".  Le mot en devient intraduisible : "Le pain s'appelle le pain et ne peut s'appeler autrement…". Le poète construit ainsi une universalité née de la « comparution » des particularités, là où « La beauté des choses s'épanouit et travaille hors de cet ordre férocement voulu par les dictatures ». La poésie, selon Follain, est aussi un acte de résistance...

Le poète ne fait pas œuvre de « folkloriste » : il cherche « de plus vastes zones » et porte au grand jour « le secret du monde ». Voilà la « grande affaire »… Et un paradoxe : comment peut-on être juriste et poète ? Jacques Phytilis, dans un article fort bien instruit, rappelle que nombreux sont les lecteurs qui s’y sont cassé les dents.  Oui, Follain fut magistrat. Ce fut même, à l’Université de Caen, un étudiant brillant. Mais le fait n’est pas nouveau : bien des poètes, parmi les plus grands, ont conjugué la « rime maudite » (langage juridique/ langage poétique). Et Guillevic, dès 1935, affrontait la question. Si, Follain, attentif au moindre rite, s’est peu penché sur le cérémonial juridique, il n’en demeure pas moins que les deux pratiques se conçoivent, non dans une quelconque opposition ou complémentarité, mais bien dans une véritable unité.

        Une procédure ressemble fort en effet aux  inventaires de Jean Follain : l'instruction. Là aussi,  « tout  fait événement ». Le détail banal,le fait quelconque, se révèlent décisifs. L’instruction consiste à accumuler tous les témoignages et les indices, à dresser l'inventaire complet de l'affaire sans idée préconçue. Mais il ne saurait être question de conclure. L’instruction ne peut s’achever. L’inventaire n'est jamais fini. A l'infini du monde répond l'inachèvement du poème. "Rien ne l'arrête" (Guillevic), rien ne vient clore ce réseau.

Ainsi, quand il s'émeut du simple fait qu'une chose ait été, quand il en retient le « Présent jour », le poète rejoint la rigueur du magistrat. Il arrivait à Follain d'écrire un poème sur le verso d'une copie de procès… Il n'aura jamais tant plaidé que dans ce « vieil air innocentant le monde », sauvant cet univers singulier dont il sait toute la précarité depuis ce basculement de 1914.

"Tout sauver par le verbe le plus exactement pur"… Sauver Saint-Lô du désastre (il écrira Chef-lieu après « la mort » de la ville en 1944)… Sauver le Canisy précédant 1914… On peut certes redécouvrir la grande allée du château des Kergorlay, l’église neuve ou encore la maison. On peut se promener dans ces lieux avec Canisy comme guide –ici, au contraire du chef-lieu, il aura quelque utilité- mais il y a les gestes, les voix, les êtres. Il y a tout ce qui meurt et constitue l’essentiel : « l’on avait peur que ce ne fût la dernière harmonie. ».

La mort est présente, le temps est la dimension essentielle. Ce sont là les conditions de l’œuvre. Follain a envisagé un temps étale. Mais ce temps paradisiaque, qui n'est plus structuré par la finitude, n'offre qu'une "vie de décor". Aussi il le rejette et choisit "l'inquiétude des jours présents". La mort, ce "piège du temps", est la chance de l'instant, le lieu de la reconnaissance quand nous vivons ce paradoxe d'un présent absent. C’est pourquoi « il faut que le passé soit le passé ». Pour exister.

Car, s’il est un mot qui peut porter tout l’oeuvre de Follain, c’est bien ce verbe « exister ». C’est pourquoi je conclus avec un autre natif de la Manche, Clément Rosset, né à Carteret, avec ces quelques lignes où l’on croirait que le philosophe évoque, comme personne avant lui, notre poète :  "Son omniscience, son savoir si sûr de toute réalité, qu'il semble parfois figurer une sorte de voyance prophétique et fatale, se résume en somme à la connaissance du verbe "exister" : de ce qu'il y a à la fois de violent, de singulier, et d'irréfutable dans toute existence."

C’est là, dans cet « exister », que l’humble territoire de Canisy et de Saint-Lô, dans toute sa singularité, s’ouvre à l’universel.

 

Guy Allix 

 

 

Voir encore sur ce site au sujet de Follain : Jean Follain et la mort, Jean Follain le singulier.

 

Cet article reprend, pour l'essentiel, celui que j'avais proposé, suite à leur demande, aux éditions Alexandrines pour leur ouvrage sur les écrivains de la Manche. Un article de Jacques Réda a été préféré au motif que mon travail était trop hermétique (le papier de Réda n'étant pourtant pas des plus lisibles...) et que j'étais insuffisamment introduit dans les petits cénacles parisiens, ce dont je suis assez heureux, je l'avoue. Il est vrai que Réda lui...

Comme me l'écrit l'amie Marie-Josée Christien :

"Je découvre l'épisode de ton article finalement refusé parce soit-disant hermétique. Raison peu crédible, plutôt une fois de plus une histoire de coterie à laquelle tu n'appartenais pas..."

 

J'avoue par ailleurs que je relis cet article avec une certaine émotion, avec une certaine colère aussi... J'ai rencontré depuis des juges beaucoup moins rigoureux que le grand poète et pour tout dire profondément malhonnêtes - et ce n'est pas là hyperbole -, dans une affaire où pourtant il ne fallait pas être bien savant pour voir où étaient le mensonge et l'imposture... Oui, l'imposture quand on arrive même à faire d'un enfant, dont par ailleurs on a tout fait pour le rendre entièrement dépendant, un véritable bouclier humain (ainsi par une attestation de complaisance d'un médecin de famille qui affirmait qu'il fallait lui garder un cadre décent pour sauvegarder sa santé, soit une maison de 200 mètres carrés sur un terrain de 2500 mètres carrés. - pour deux personnes  -... tout en ne pouvant ignorer que le père qui avait déjà laissé tout le mobilier, ce que son épouse a toujours nié et que le médecin en question ne pouvait ignorer, risquait ainsi de se trouver à la rue... curieuse façon de préserver l'équilibre d'un enfant fragile...). 

Savent-ils, ces pauvres juges, ce qu'est une instruction, eux par ailleurs si peu instruits visiblement ? Ils auront peut-être ma peau mais je les plains bien sincèrement.



[1] Le grand-père Heussebrot fut l’ami de l’éditeur Lemerre dont la devise « fac et spera » pourrait fort bien servir d’illustration à l’oeuvre de Follain.