Un texte inédit de René Char sur Jean Follain

 

« Char est seul sans être à l’écart. Rien ne lui ressemble »

Albert Camus,

In Albert Camus René Char, Correspondance, Gallimard 2007

 

Jean Follain était mort depuis six ans et j’avais à peine vingt-quatre-ans. Je travaillais alors à Ouest-France en page « Saint-Lô » ou « Manche ». L’ami Pierre Berruer, journaliste talentueux à ce quotidien, avait offert au jeune poète une chronique que j’avais intitulée « Terre des poètes ». J’y avais présenté Andrée Chedid, Jean-Louis Giovannoni, Bruno Sourdin, Marie José Hamy etc. Poètes de la région normande ou d’ailleurs car la poésie toujours doit s’étendre à de « plus vastes zones » comme le disait justement Follain, répudiant ainsi tout folklorisme.

Entre temps, si l’on peut dire, j’étais aussi étudiant en lettres… et surveillant d’externat au collège de Canisy. Le hasard, toujours splendidement objectif même lorsqu’il est administratif, m’avait en effet affecté dans ce collège de la « banlieue Saint-Loise ».

Autant le dire franchement : le nom de Canisy ne me dit rien d’abord. A cette époque, je me serais encore volontiers défini comme un « poète surréaliste », même si quelque peu libertaire aussi, je n’aimais guère les étiquettes. Breton et Eluard étaient à mon chevet et le grand René Char venait de plus en plus souvent me border aussi. Je n’imaginais pas qu’on puisse être plus surréaliste que les surréalistes sans le déclarer ouvertement…

Bien sûr, on ne peut travailler longtemps à Canisy sans rencontrer celui que je qualifierais de maître des lieux. Un instituteur, Guy Degand, m’initia à cette œuvre d’une pure exigence. Et je décidai donc très vite de rendre un hommage à Jean Follain dans les colonnes du journal. Je commençais à entrapercevoir toutes ces sentes sauvages et lucides qui courent, jaillissent, se croisent, derrière chaque poème de l’auteur d’Exister. Oui, la quincaillerie s’ouvrait vers le ciel quand chaque chose, chaque être y avait sa place : « O monde/ Je ne puis te construire/ Sans ce peintre et sans ces deux femmes ». J’avais décidé que d’autres voix fidèles au poète m’accompagneraient : Gil Jouanard, Hughes Labrusse, Eugène Guillevic, Andrée Chedid… C’était tant mieux car je n’étais pas un chroniqueur talentueux, loin s’en faut. J’apprenais, je faisais mes gammes, parfois bien laborieusement. Mais si je manquais de talent, j’avais au moins le culot de la jeunesse !

Je m’étais en fait assez vite convaincu d’une complicité paradoxale (en apparence tout au moins) entre le poète de Canisy et celui de l’Isle sur Sorgue. Et Gil Jouanard m’avait ainsi donné l’adresse de ce dernier (à qui j’avais déjà envoyé un recueil par l’intermédiaire des éditions Gallimard).

Jean Follain était mort depuis six ans et je n’avais que vingt-quatre ans… alors j’osai sans trop y croire pourtant. Je savais que l’auteur de Fureur et mystère, que je considérais comme le poète le plus important de l’époque, s’était fait, dans son extrême souci de rigueur, aussi silencieux qu’un transparent et ne répondait quasiment plus aux enquêtes et aux demandes.

La réponse ne se fit pas attendre pourtant. Sur un feuillet A5, René Char avait répondu à mon appel par un texte, ciselé, précis : une approche d’une belle lucidité. Sur un autre feuillet de même format, il s’adressait tout simplement et sans aucune condescendance à cet obscur jeune poète de la Manche qui était venu l’importuner dans sa juste retraite.

L’hommage fut publié dans les éditions du 30 mars (articles de Gil Jouanard et de Guy Allix…) et du 1er avril 1977 (textes de Char, Chedid, Guillevic, Labrusse…). Et le texte de Char, qui n’a malheureusement pas été repris dans la Pléiade, est toujours là. Tout à la fois comme un merveilleux souvenir pour ce jeune poète que je ne suis plus et comme un juste hommage à cet autre ascendant trop méconnu et si pourtant si proche.

Je n’ai plus jamais osé, par la suite, venir importuner celui qui reste pour moi un sourcier majeur. La fascination exige distance et discrétion. Char m’avait déjà fait un immense cadeau. Ensuite, je l’ai aimé et admiré à ce point que je pouvais me taire. Le remercier (car dans mon pays aussi…) du fond de mon silence. Simplement.

Guy Allix

Article paru dans le "Journal des poètes", Bruxelles

 

 

Le texte de René Char

 

Jean Follain occupe une place, dans la poésie, mobile comme l’est une source à flan de coteau, car celle-ci hante toute chose, d’abord par son nom même et la vitesse où on la cherche, où ce sera une grâce de la trouver, ensuite parce que devenue cours d’eau elle irrigue alors une géographie composé à l’extrême, civilisée par les ouvrages et les coutumes de ses habitants, eux toujours en mesure d’étirer, d’écarteler leur civilisation nerveuse… Noble plume de Jean Follain ! Poésie de plus en plus aimée de beaucoup.

René Char, 1977

 

 

 

Cher Guy Allix

 

Ma mauvaise santé ne me permet guère la correspondance. Je remercie en pensée », ce qui est permis à mon âge… ainsi pour votre : « L’éveil des forges ». Je le lirai sous peu durant un répit prochain et espéré…

Voici pour Jean Follain (je ne réponds jamais aux demandes et aux enquêtes innombrables. Mes livres devraient répondre pour moi quelquefois…

Veuillez, je vous prie, à la bonne transmission de mon texte, corrigez les épreuves vous-mêmes. Je vous fais confiance.

Cordialement.

René Char