Lors de la parution de Mouvance mes mots chez le grand René Rougerie en 1984 mon fidèle ami Christian Rivot prépara une petite monographie aux éditions de l'Ortie. Il y avait là quelques poèmes ou extraits de poèmes et des textes de Gabrielle Althen (article précédemment publié dans Vagabondages), de Christian Rivot, de Jean-Yves Debreuille et d'un autre ami, Dominique Malas, ainsi que des extraits de courriers ou d'articles de Pierre Seghers, Jean Rousselot, Maryline Desbiolles, Jean-Luc Maxence, Gilles Pudlowski... On trouvait encore un extrait de la très belle préface d'Hubert Juin.

Jean-Louis Backès, brillant comparatiste alors en poste à l'université de Caen et amateur très éclairé de poésie, m'avait promis un article pour cette monographie. Hélas il tarda un peu et l'article arriva après parution de l'ensemble. Il est donc resté inédit à ce jour où par suite de déménagements succéssifs de l'un et de l'autre, je n'ai plus de nouvelles de Jean-Louis.

J'avais appris, quelques années auparavant par un ami qu'un jour Jean-Louis était arrivé en cours et avait lu des poèmes contemporains dont ceux d'un certain Guy Allix... A cette époque je ne le connaissais pas encore. 

J'ai gardé précieusement ce texte tapé à la machine et je l'ai enfin saisi 35 ans plus tard pour le publier ici.  

 

"SELON NUL VENTRE QUE LE SIEN…"

 

On part, comme tout un chacun, d'un jeu sur les mots, d'un jeu dans les mots. Il réjouit, mais en surface. Il désole. Car le rieur est vide.

 

On apprend donc que "les couleurs (…) coulent". On rencontre une "bière" dont on ne sait si elle doit étancher une soif à la Rimbaud, - "Les ouvriers sont au frais sous le linge"; on pense à des charpentiers, non loin d'une "jeune Oise", - dont on ne sait si elle ne veut pas rappeler la phrase liminaire, à la Pascal: "Cela finira par de la terre, même ton cri."

 

On s'inquiète, si l'on veut, de tours étranges, où se dissout la nette frontière entre l'un et le plusieurs. Carnaval, ou fin du monde? "Oserai-je t'avouer la plupart de moi?" Ou encore: "Il y a foule dans ton cri."

 

On s'inquiète. Mais c'est le poème lui-même qui s'inquiète, car il ne sait plus à qui s’adresse sa morale. "Tu comprimes la peur dans l'habitude." A qui parle-t-il ? Ce reproche, vaut-il pour un lecteur pusillanime, qui recule devant ce qui lui semble le vide ? Vaut-il pour cette autre, sans nom, présente à de certaines pages, nue et les jambes ouvertes? Vaut-il pour le très provisoire porteur de la voix qui se fait entendre? On insinuerait parfois que le poème se parle à lui-même? Ce cri, nommé "ton cri", à qui appartient-il ?

 

"La peur à chaque mot", ce n'est pas seulement celle d'un mauvais lecteur, qu'il faudrait redresser. C'est celle du poème lui-même. On s'en convainc en lisant à la file les trois fragments intitulés Lave formelle1. II et III. "La peur" figure dans le second. Le premier parle de se "perdre è tous les vents, au plus chaos." Le troisième évoque "le poème déchiré."

 

Se perdre. S'éperdre. Expérience de l'éparpillement ; de la dispersion, où naît notre terreur. N'être plus soi. Ne plus pouvoir barricader cette citadelle que nous voudrions encore appeler le cœur, ce réduit qui nous soustrait à l'invasion par la folie, par la nuit, par le vide. Notre angoisse est "en quête d'un lieu sûr".

 

Ce lieu, allons-nous pleurer son absence ? Non; car il se forme. Il n'est pas l'intime infrangible; il ne reçoit pas de verrou. Il ne faut pas non plus attendre qu'il soit donné, depuis toujours construit, à jamais immuable. Le lieu existe de ce qu'il est ouvert, et de ce qu'il apparaît dans la métamorphose.

 

"Le ventre devient la scène

 

et le souvenir."

 

Quel ventre ? Celui dans lequel se prépare l'explosion, l'éruption d'une lave, d'une ligueur unique et saturée de semences multiples ? Ou l'autre, la matrice assoiffée, comme une terre que pénètre la pluie ? Ou bien vont-ils se confondre, dans l'invraisemblable déformation des rêves, dans la dérive des mythes obscurs, étreinte de vagues divinités plus que primitives?

 

A lire Mouvance mes mots, on retrouve parfois, en dehors de tout rappel précis, l'atmosphère envoûtante de la troisième Elégie de Duino. Au delà du moi et du toi, une force obscure s'empare de l'être, en distend les formes; tord les jeux d'ombre et de lumière, envahit l'espace et le replie sur  lui-même. La chambre où brûlent les amants cesse d'être un point dans un système de repères. On peut dire, oui, que "les grandes foules […] rampent plus bas." On se projette l'image d'une rue. Dès que perçue, elle entre dans la chambre, dans le lit, dans les corps.

 

"La ville a des étreintes sous ta peau".

 

Dans ce monde onirique, l'étreinte n'est pas crispée. Tout au contraire. On apprend à défaire, à délier, tout ce qui serre, tout ce qui ferme, tout ce qui étouffe. Les mots ne cessent de se mouvoir. C'est que le monde est tout autre chose qu'un herbier. Les grandes, les vraies images sont celles qu'anime une course, ou le balancement, avec des bonds.

 

"La chair se retourne

Le rythme cascade les appels."

 

Avoir peur, c'est confondre le rythme avec la sagesse des pieux plantés à intervalles égaux. C'est croire qu'à chaque mot sera épinglée sa chose.

 

Si la vérité ne doit fournir que de petits refuges au milieu du vide, ou des niches, alors mieux vaut "mentir", mentir et largement. Parole, c'est "fable". La fable instruit, parce qu'elle ne craint pas.

 

Il n'y a pas de lieu sûr, sinon l'espace à chaque instant créé par celui qui plane. Le monde s'ouvre. Le monde est "faille et fable". Va-t-on se perdre dans cette faille ? Va-t-on y hurler de vertige ?

 

La brièveté du poème n'indique pas la raréfaction de la matière au milieu des espaces effrayants. Le jeu dans les mots ne dit pas que le sens va se diluer jusqu'au rien. Le poème est une pliure, un accent, un point du chant où le monde se rencontre lui-même, "sous les volutes d'une femme".

 

Oui, les mots sont en fuite; et le monde joue à se dérober, mais construit, soudain, pour un instant, "la coïncidence."

 

Et Guy Allix constate, - nulle jactance en lui, nul enthousiasme de mauvais aloi ; la lucidité de ceux que n’a pas effrayés le fortissimo :

 

"Je n'en suis pas crucifié pour autant."

Jean-Louis Backès, 1984