Remerciements.
En guise de post-face de mon recueil "Au nom de la terre" (les Editions Sauvages, parution le 1er mars, Prix Paul Quéré 2017-2018. Je lirai aussi ce texte lors de la remise du prix Paul Quéré le 1er mars chez Max à Quimper.

 

Chers membres du jury du prix Paul-Quéré,
A Monsieur Jean-Paul Renaud,
professeur d’italien au lycée de Bréquigny (Rennes) dans les années 1970, I. M.


C'est avec un grand bonheur que j'ai appris votre décision de m'attribuer ce prix Paul-Quéré 2017-2018. Je me trouve très honoré par votre attention à mon travail et je suis heureux d'être associé ainsi à un poète avec lequel je pense partager beaucoup de valeurs et, comme vous le savez, chez moi et chez lui, le mot "valeur" ne renvoie pas à la marchandise ou à la finance mais à l'éthique. Trop de poètes et d'artistes ont oublié ce sens du mot "valeur", ce qui ne les valorise guère… si ce n’est en monnaie sonnante et trébuchante.
De mon côté, pendant très longtemps, je n'ai pas frappé aux portes. J'écrivais, je publiais (notamment chez le petit grand éditeur Rougerie) puis je m'effaçais, simplement car il faut savoir s'effacer autour du poème qui normalement dit plus que nous.
Jusqu'en 2008, je n'ai fait que cinq signatures à Paris, simplement pour honorer mes éditeurs qui me l’avaient demandé. Et ce n'est qu'en 2008 après une dépression, où la sirène suicide avait chanté (une seconde fois après 2003) et où j'ai failli lui répondre, que je suis sorti de mon trou pour parler simplement et m'exposer un peu. Mais j'avais su oeuvrer au préalable pendant des décennies pour la poésie et sa diffusion, notamment auprès des jeunes élèves dans le cadre de mon métier de professeur (ainsi avec le club poésie du collège Lavalley) ainsi que dans des chroniques que j'ai pu tenir à « Ouest-France » et à « Normandie-Magazine ».
Je dois le dire : je ne cours pas après les prix non plus. Un principal de collège m'a vu un jour arriver dans son bureau avec une grande enveloppe kraft... J'avais l'habitude, joyeux drille de l'établissement, de jouer des tours à tout le monde et je croyais que les collègues amis prenaient leur taquine revanche.
J'expliquais à M. Bézard (eh oui, tout le monde ne peut pas s’appeler Dupond ou Allix...) qu'on m'avait joué un tour avec ce document faux selon lequel j'aurais eu le prix Amic de l'Académie française pour l'ensemble de mon "oeuvre" (je n’aime pas trop ce mot qui vous gonfle comme une grenouille…) et mon action poétique. Ce ne pouvait être qu'un gag puisque, de plus, je n'avais rien demandé. Mais non, ce n'était pas un gag !
Pas assez orgueilleux ou vaniteux (ou talentueux !!! je n'étais pasJulien Gracq) pour refuser, j'ai accepté et je suis allé à la réception annuelle de l'Académie pour remercier. "Dans mon pays, on remercie", écrivait l'un de mes auteurs de prédilection. Et puis j’ai toujours préféré l’acceptation si digne, et si humble finalement, du Nobel par le grand Camus (l’un de mes maîtres les plus sûrs) au refus médiatique, publicitaire et orgueilleux d’un Sartre.
J'ai ensuite obtenu deux autres prix de la part de cette même assemblée. Mais là il est vrai que j'avais candidaté. Et je n'en ai jamais tiré une gloriole. Il faut savoir remercier mais savoir aussi qu'un prix, quand bien même il fait très plaisir comme un cadeau qu'on nous fait, n’est pas le garant du génie, voire même du talent. C’est un cadeau de la vie simplement, une reconnaissance de quelques-uns qui vous fait vous sentir moins seul soudain avec
vos mots et vos actes en poésie. Oserais-je dire « une amitié ». Et pour moi écrire un poème, c’est toujours écrire en quelque sorte à des amis inconnus, voire à des amours que je ne rencontrerai jamais.
Comme ce grand écrivain que je citais tout à l’heure (oui, plutôt libertaire je revendique malgré tout des « maîtres ») je pense, comme lui, chaque fois qu’un tel cadeau m’est fait à mes autres maîtres qui m’ont connu petit. Ils m’ont tant donné, tous, que je pardonne même ces coups de règle sur les doigts que j’ai pu recevoir. Ils regardaient ce pauvre sagouin, habillé avec les moyens du secours catholique et qui obtenait chaque année haut la main le prix d’excellence de l’absentéisme scolaire. Ils savaient bien sûr. Mais, même s’ils s’étonnaient de la façon dont je pouvais revenir dans la course après trois mois d’absence, ils ne pouvaient guère y croire mais faisaient le maximum. Certains avaient sans doute connaissance des travaux de Bourdieu… L’un d’entre eux a pu me dire, le bon monsieur Gambiez, il y a quelques années, qu’il avait pleuré quand je suis devenu prof à mon tour.
Je n’étais pas un « héritier » non, sinon un héritier de la misère. Et quand j’ai commencé à être reconnu comme poète, et quand j’ai commencé ma carrière de professeur, j’ai ressenti très fortement ce « sentiment d’imposture » que décrit si bien mon amie Belinda Cannone dans un merveilleux essai. Je n’étais tout simplement pas à ma place et certains même purent me le faire sentir durement : je n’étais pas des leurs. Et je pus être aussi parfois emprunté devant mes collègues enseignants ou devant mes confères « poètes ». Je le suis sans doute un peu aussi aujourd’hui en recevant votre cadeau.
Et puis, simplement, j’ai décidé de retrouver ce goût d’enfance que je n’avais pu savourer entièrement à l’heure voulue. C’est ma seule façon sans doute de n’être pas emprunté, d’occuper la place sans ce terrible « sentiment d’imposture »… Une façon aussi d’épouser entièrement cette éthique, cette « poéthique », que je me suis fixée. Le gamin n’a jamais ces prétentions, cette outrecuidance, cette condescendance ignare, cette suffisance. Il est là simplement. Comme Socrate, il sait qu’il ne sait pas et il a soif. Et il est trop candide pour pouvoir intriguer. Et son rire désarme les cons repus.
Bien sûr je ne le suis jamais entièrement, ce gamin, mais j’aspire à l’être, j’ai soif de l’être, en dépit des rides. Je pense y arriver parfois : c’est mon seul vrai orgueil je crois.
C’est donc ce gamin qui vous remercie. A l’heure où je reçois ce prix, je pense à ces autres derniers prix que j’ai reçus au collège de Pecquencourt dans le Nord. Ils étaient obtenus de haute lutte après une course avec handicap, comme celles que regardait ma pauvre maman, espérant toujours le don du ciel par un tiercé miraculeux. J’avoue que j’étais un peu fier d’être là, moi le petit sagouin. De me retrouver sur l’estrade auprès ces autres enfants
qui, pour le regard quelque peu injuste du petit sagouin, étaient des « fils et filles de »… partis très en avance.
Et je suis parmi ceux qui regrettent ces rituels que la vague de 1968 a emportés.
Aujourd’hui je suis moins fier, beaucoup moins, mais simplement heureux comme quand un ami ou une amie m’offre un bouquet qui témoigne de son amitié justement.
Je vous remercie.
Guy Allix

 

Au nom de la terre, visuel

BDC Au nom de la terre

Chez Max, affiche mars 2018